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Analyses

Surtourisme : diviser pour mieux régner? #2

Débordements, incivilités, épuisement des ressources et des habitants, dégradation de l'expérience visiteur... le tourisme serait, pour certaines destinations, source de troubles ressentis trop fréquemment par les autochtones. Entre mythe et réalité, quels sont les vrais enjeux ? Que disent les chiffres de l'activité hôtelière ? Quelles solutions sont apportées par certains ? Hospitality ON lance une série d'analyses sur ce sujet qui fait la une de l'actualité depuis le début de l'été. Deuxième partie : Venise.

Ce que la presse et les politiques en disent

Le maire de Venise, Luigi Brugnaro, tente tant bien que mal de lutter contre le tourisme de masse dans sa ville, tout du moins de réduire ses répercussions négatives pour l’environnement urbain. Issu du milieu ouvrier, cet ancien dirigeant d’entreprise constitue une image politique à la fois populaire et populiste, privilégiant de fait les résidents aux visiteurs. Car la situation est telle que le bilan démographique est négatif : la ville perd des habitants chaque année, fuyant ces marées incessantes de touristes déferlant dans la cité chaque jour de l’année. C’est pourquoi Matteo Secchi, président de l'association venessia.com, expliquait :

Le centre de Venise perd 1.000 habitants chaque année. Elle en compte désormais moins de 55.000, contre 100.000 il y a quarante ans, le danger est très important. Nous sommes en train de devenir Pompéi, une ville que les gens viennent visiter, dont ils disent qu'elle est magnifique mais où personne ne vit.

Entre autres en cause dans ce départ en masse des résidents, l’explosion des prix de l’immobilier, que cela soit à l’achat ou à la location. Cette crise a été en grande partie engendrée par la raréfaction du mètre carré qui est accaparé par les différentes solutions d’hébergement temporaire à destination des touristes. De fait, les habitants déménagent en périphérie, où le niveau de vie est bien plus abordable.

Les chiffres

La sérénissime classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis 1987 ne cesse d’attirer toujours plus de visiteurs venus découvrir la célèbre cité lacustre. Elle accueille en moyenne chaque année 30 millions de visiteurs, alors qu’elle ne contient que 55 000 habitants environ. Démontrant une attractivité indéfectible, la ville a surperformé pendant presque tout le mois d’août 2019 si bien qu’elle a été dans le top-3 des meilleures progressions de taux d’occupation durant la semaine du 5 au 11 août, celle du 12 au 18 août, puis celle du 19 au 25 août.

En moyenne sur l’année, son parc hôtelier est occupé à 73,1% (données Hospitality ON), avec un pic pendant la période estivale où l’occupation avoisine les 90% en 2019, et une période creuse en hiver, avec un TO oscillant habituellement entre 40 et 50%. En d’autres termes, à la pleine saison les hôtels sont bien remplis voire complets, mais pendant la période basse, environ la moitié de leurs chambres disponibles ne sont pas occupées. La fréquentation de Venise est par conséquent très cyclique, alternant entre des périodes de forte affluence et des périodes relativement creuses. Le surtourisme n’a ainsi lieu « que » pendant une période de l’année, s’échelonnant peu ou prou de mai à septembre.

De même les prix suivent à peu près la même courbe de variation. Le PM annuel est de 218,92€ HT, et il varie durant l’année entre 147,39€ HT en janvier 2019 (mois le plus creux de la saison hivernale) et 259,34€ HT en mai 2019 (début de la haute saison). Le RevPAR de son côté est estimé à 159,99€ HT en moyenne d’août 2018 à juillet 2019.

Les solutions

Suite aux dégradations des lieux causées par les flux touristiques, Luigi Brugnaro a lancé le slogan «EnjoyRespectVenezia». Celui-ci illustre une campagne de sensibilisation lancée en 2017 à l’occasion de l’Année Internationale du Tourisme Durable pour le Développement. Cette communication a pour but d’inciter les visiteurs à respecter les lieux en observant un certain nombre de règles pour préserver « l’environnement, le paysage, les beautés artistiques, l’identité de Venise et ses habitants ».

Ces règles ont été consignées dans un guide de bonne conduite à destination du visiteur, appelé Un Ospite di Venezia, qui explique les « douze bonnes pratiques du visiteur responsable » :

  • « Découvrir les trésors cachés de Venise et sa beauté exceptionnelle » ;
  • « Explorer les îles du lagon et vivre les grands événements de la cité » ;
  • « Goûter les produits locaux, typiques de la cuisine vénitienne » ;
  • « Visiter les artisans, porteurs de traditions, et acheter des articles authentiques » ;
  • « Réserver des tours de Venise grâce à des guides qualifiés » ;
  • « Marcher droit, ne pas stationner sur les ponts » ;
  • « Aller d'églises en sites et monuments, pas de pique-nique » ;
  • « La place Saint-Marc est un emplacement monumental où l'on n'a pas le droit de se nourrir et de se désaltérer, il y des bars et des restaurants pour cela » ;
  • « Venise est une ville d'art, le camping est prohibé, tout comme la natation et la plongée dans les eaux. Il y a le Lido et ses plages pour ces activités de plein air » ;
  • « Respecter les monuments et la beauté des lieux, pas de graffiti ni de vandalisme. Ne pas nourrir les pigeons » ;
  • « Recycler vos déchets si vous résidez en location » ;
  • « Prévoir votre séjour à l'avance, à des dates où Venise n'est pas surpeuplée ».

A savoir que ces règles, loin de se limiter à de la simple courtoisie, doivent être en tout temps observées. Les personnes qui ne les respecteraient pas s’exposeraient à des amendes allant de 25 à 500 €.

Devant l’abondante offre d’hébergement temporaire, tel que des hôtels, des auberges ou encore des logements loués sur des plateformes numériques, l’offre de logements se raréfie. Le maire a donc pris une mesure radicale pour limiter ce « grignotage » du parc résidentiel de la ville, en interdisant la création de nouveaux hôtels en 2017.

L’année suivante, les autorités municipales ont mis en place au cours du premier week-end de mai et période pascale, habituellement très chargée pour Venise, un système d’itinéraires reliant les points touristiques clés de la ville pour les touristes. Ces derniers n’avaient pas accès aux autres rues, réservées aux résidents de ces quartiers, détenteurs de la carte Venezia Unica. Un communiqué officiel expliquait ainsi qu’il s’agissait de « mesures urgentes afin de garantir la sécurité publique et la qualité de vie dans la ville historique de Venise ». Le maire a également précisé que de telles mesures pourraient être à nouveau prises à l’occasion de fin de semaines à forte affluence.

Plus récemment, la municipalité de Venise a annoncé mettre prochainement en place un système de ticket d’entrée pour les visiteurs ne séjournant pas à l’intérieur de la cité, autrement dit à destination des excursionnistes. Cette mesure devrait prendre la forme d’une taxe de visite appliquée sur les billets de transport pour accéder à Venise, peu importe le mode de transport choisi (bateau, train…). La taxe, qui devrait être mise en application dès ce mois-ci (septembre 2019), sera donc perçue par le transporteur qui à son tour la reversera à la ville. Elle s’échelonnera de 3 à 10 € en fonction de la période de visite. Plus la période sera tendue (à forte affluence), plus la taxe sera élevée. Les personnes séjournant à l’intérieur de Venise en seront exemptées étant donné qu’ils payeront déjà la taxe de séjour. La taxe de visite permettrait à la cité des doges de récolter quelques 50 millions d’euros par an, fonds qui sera réinvesti dans l’entretien des équipements urbains (rues, pavés, ponts, patrimoine culturel…).

Enfin, la dernière solution trouvée par la municipalité, qui avait déjà été évoquée à plusieurs reprises, est le bannissement des paquebots de croisières de grand volume. Les bateaux de croisières de plus de 1 000 tonnes ne pourront plus accoster sur les quais de Venise à partir du 1er septembre 2019. Cette décision de la municipalité fait suite à l’incident intervenu début juin 2019, auquel le maire Brugnaro a répondu qu’« une fois de plus il a [été] montré que les grands navires ne peuvent pas traverser le canal de la Giudecca ».

Un navire, le MSC Opera, a rencontré une panne de moteur le dimanche 2 juin 2019 en début de matinée, provoquant le heurt violent d’un des quais de la ville et est en même temps la collision avec une navette touristique, blessant quatre personnes et entraînant un vent de panique.

En dehors du fait que cette mesure permettra de désengorger le port de Venise, il s’agit avant tout pour Ralph Hollister, analyste touristique associé chez GlobalData, d’une réponse au mécontentement des habitants :

Le fait de dérouter les navires de croisière hors du centre de Venise donnera aux résidents locaux l’impression que leurs plaintes ont été prises en compte.

Or il explique que loin d’entériner le problème, cela ne fera que le repousser en périphérie, laquelle souffrira à son tour des conséquences de l’activité des grandes croisières :

Il est probable que les touristes redirigés se déplaceront vers les îles centrales via de grands autocars et des services de taxi (…) cela étendra la question du surtourisme à de nouvelles zones en dehors du centre, créant ainsi des embouteillages qui pollueront les banlieues.

Aussi le maire a tenté d’inscrire Venise sur la liste du patrimoine mondial en danger à la suite de cet incident. En réalité l’UNESCO avait déjà demandé au gouvernement italien de prendre des mesures pour préserver la ville du tourisme de masse en 2017, et de le faire avant 2021, sous peine de quoi l’instance internationale inscrirait la Cité lacustre sur la liste des sites en danger. La demande a par conséquent été rejetée, pour le moment.

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