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Analyses

Surtourisme #3 : Barcelone s’enflamme

Alors que le dernier week-end d’août s’est achevé par une grève aérienne à l’aéroport de Barcelone, la deuxième ville d’Espagne et capitale de la Catalogne entretient une relation ambigüe avec le tourisme. Entre volonté de développement et lutte contre une supposée sur-fréquentation, un double discours se dessine dans ce haut lieu du tourisme européen.

Ce que la presse et les politiques en disent

Deuxième pays d’accueil de touristes dans le monde, l’Espagne a reçu 82,77 millions d'arrivées internationales en 2018. Le tourisme incorporerait 14,6% du PIB national, et représenterait un ensemble de 150 ​000 emplois à travers le pays. Son impact économique annuel serait ainsi évalué à plus de 10 milliards d’euros. En d’autres termes, ce secteur d’activité constituerait un incontournable de l’économie espagnole. Dans cet ensemble, Barcelone serait la première ville touristique du pays, avec ses 32 millions de visiteurs annuels.

Or, cette industrie rentrerait en conflit avec les résidents locaux qui seraient 20 fois moins nombreux que les touristes, causant une véritable pression à l’origine du départ de « 13 000 habitants en huit ans » d’après le journal El Mundo. Entre autres causes, il y a d’un côté la hausse des prix immobiliers dû à l’essor des hôtels, auberges de jeunesses et locations temporaires type Airbnb, qui de fait immobilisent une partie de l’espace foncier disponible sur le marché. Barcelone anti-Airbnb

D’autre part, ces flux massifs de touristes attireraient la petite délinquance dans le centre-ville, qui se répartit autour des grands sites touristiques. La police de Barcelone aurait en effet enregistré une augmentation de 28% du nombre de vols entre 2016 et 2018, dont 60% d’entre eux se dérouleraient dans les zones les plus visitées du centre, preuve d’une corrélation avec l’activité touristique. Le site internet France Diplomatie prévient ainsi les ressortissants français qu’« une hausse significative des faits de délinquance a notamment été enregistrée à Barcelone au cours des derniers mois » et exhorte dès lors les personnes voyageant dans la ville « d’être vigilant notamment dans les quartiers touristiques et les transports publics ». Le consulat des Etats-Unis à Barcelone met également en garde les ressortissants américains au sujet « de l’augmentation des délits violents cet été », notamment à la suite d’agressions de touristes dans des cas de vols particulièrement violents. Mais pour Sonia Andolz, chargée de cours en sciences politiques à l'Université de Barcelone et à l'ESADE, il n’y aurait pas de danger réel, estimant que « Barcelone reste une ville très sûre » et que cette hausse des agressions ne serait « pas suffisante pour susciter l'inquiétude qui se crée ».

Or cet été a été le théâtre du retour d’Arran, mouvement de jeunesse d’extrême gauche espagnol. Celui-ci, connu pour ses actions anti-touristes, a affiché début juillet une banderole sur les hauteurs de la Casa Mila d’Antonio Gaudi disant « Tourism kills the city ». Loin d’être un épisode à part, cette action démontre une réelle montée de ce que la presse appelle la « tourismophobie » en Espagne. Un magazine satirique espagnol, El Jueves, titrait ainsi dans un de ses numéros de l’été 2018 “Putain de tourisme !”, en parodiant les célèbres attractions espagnoles à savoir « Des expériences inoubliables (si tu ne finis pas en coma éthylique) », « des vols en pleine rue (et sur l’addition des restaurants) » ainsi que « des placards à balais à seulement 50 euros la nuit sur Airbnb ».

C’est d’ailleurs sur ce même fond de colère qu’Ada Colau a été élue maire de Barcelone en 2015, étant soutenue par le parti de gauche Podemos, lui-même très engagé dans la lutte contre les appartements touristiques non déclarés qui essaiment dans la capitale catalane de manière illégale. La personnalité espagnole déclarait ainsi lors de son élection que « nous ne voulons pas que la ville devienne un magasin de souvenirs bon marché », prenant Venise comme exemple à ne pas suivre.

Tag anti-touristes à Barcelone
Tag anti-touristes à Barcelone, 2018.

Faits et chiffres

Mais comment cette métropole méditerranéenne en est-elle arrivée à une telle situation ? Pour comprendre, il faut remonter aux Jeux Olympiques d’été de l’année 1992. Cet évènement a en effet amené un véritable essor du tourisme à Barcelone, en mettant la ville, autrefois industrielle, sous les projecteurs. Depuis, le nombre de touristes n’a fait que croître. Ils étaient 1,7 million à séjourner dans les hôtels barcelonais en 1990, ils sont passés à 8,8 millions en 2017, selon l'Observatoire municipal du tourisme. A cela il faut ajouter 2,7 millions de passagers de navires de croisière ainsi que 2,4 millions de réservations de meublés touristiques. Au total avec les excursionnistes, le nombre de visiteurs à Barcelone est estimé à 32 millions chaque année.

Du point de vue des performances, le parc hôtelier se remplit complètement à seulement quelques rares occasions durant l’année, correspondant à un pic au cours de la période estivale étendue d’avril à octobre. En 2019, la seule fois où l’occupation a dépassé les 90% était en juin, avec un TO de 91% (+4 points par rapport à juin 2018). Entre juillet 2017 et juillet 2019, le taux d’occupation a en moyenne gagné 3,2 points en l’espace de deux ans. Le TO passe de 75,3% pendant l’année 2017/18 à 78,4% en 2018/19, évolution qui s’étale sur toute l’année et qui a particulièrement profité à la saison hivernale. Cette période a ainsi vu ses résultats s’améliorer, avec un début et une fin de saison à 73% d’occupation en novembre (contre 64% le même mois de l’année précédente) et en mars (contre 67% en mars 2018), et un mois de décembre en progression de 6 points (le TO passe de 48% à 54%) tout comme en février (TO de 71%, face à 65% en 02/18). Par conséquent la destination réussit à étaler la demande dans le temps, c’est-à-dire en dehors de la haute saison, solution qui permet de décongestionner la haute saison, d’exploiter la période creuse et d’éviter le sentiment de trop-plein ressenti autant par les résidents que les voyageurs.

Les prix de leur côté sont plutôt stables. Sur la période étudiée de juillet 2017 à juillet 2019, ils sont même en recul de -0,4%. Le PM évolue de 134,80 €HT entre 08/2017 et 07/2018 à 134,30 €HT entre 08/2018 et 07/2019. La seule réelle progression notable du PM est enregistrée en juin 2019, à hauteur de +12,6% pour un total établi à 169,55 €HT, face à 150,57 €HT en juin 2018. Pour ce qui est du reste de l’année, les prix évoluent de manière assez aléatoires, alternant entre des périodes de progression et des périodes de recul. Il est intéressant de noter que le PM progresse sensiblement, à l’image du TO, pendant la basse saison, par exemple en novembre (+5,8%) mais surtout en décembre 2018 (+12,2%). Enfin le RevPAR est l’indicateur le plus sensible. Il enregistre ainsi des poussées à deux chiffres en 2019 durant le mois de mars (+12,8%) et de juin (+18,6%), et en 2018 pendant novembre (+20,7%) et décembre (+26,2%). A d’autres moments il chute de manière toute aussi spectaculaire en septembre (-12,3%) mais surtout en août 2018 (-22,6%), baisse causée par une chute conjuguée du TO et du PM.

Des solutions

La première solution qu'a trouvé la maire de Barcelone a été de bloquer les permis de construire des hôtels et des appartements pour touristes. Ce moratoire a été imposé au développement hôtelier de Barcelone en juillet 2015, prolongé en 2016 et levé seulement en juin 2019. Un total de 35 projets de développement d'hébergements marchands ont ainsi été gelés, dont 30 hôtels, trois auberges de jeunesse et deux résidences étudiantes.

Le premier projet qui a été approuvé après la levée du moratoire était un établissement de Leonardo hôtels haut de gamme de 204 chambres, qui ouvrira courant 2020. Shay Raz, directeur général des hôtels Leonardo en Espagne, témoignait lors de l'annonce de l'autorisation de construction de l'hôtel :

Nous remercions le conseil municipal de Barcelone d'être la première approbation après le moratoire et, bien sûr, le premier de nombreux autres projets futurs.

Maintenant que la situation est débloquée, il est d’ailleurs particulièrement confiant dans les perspectives à venir pour ce marché :

L'Espagne en général et Barcelone, en particulier, sont synonymes de tourisme stable et de qualité. Nous faisons donc confiance à l'avenir économique et touristique de cette ville.

Mais alors que de nouveaux hôtels vont pouvoir à nouveau arriver à Barcelone, le nombre de navires de croisière devrait lui diminuer dans cette ville qui est la première destination de croisière en Europe, comme l’a annoncé la maire. Ada Colau a également fait part de sa décision de limiter le développement de l’aéroport de Barcelone en juillet dernier, justifiant cette décision en expliquant que la ville aurait déjà atteint un haut niveau de pollution de l’air, supérieur au seuil fixé par l’OMS. Elle conclue en disant que « nous n'avons pas une capacité infinie », capacité d’accueil qui serait mise à rude épreuve selon les autorités officielles. Or, la municipalité n’aurait pas d’autorité sur l’aéroport de Barcelone, ce dernier ayant qui plus est déjà reçu une enveloppe budgétaire de 18 millions d’euros en vue d’apporter un nouveau terminal pour faire face au nombre croissant de passagers internationaux. En effet, les ports sont contrôlés directement par le gouvernement espagnol, tandis que les aéroports sont dirigés par une société d’économie mixte (public-privé) dans laquelle l’Etat espagnol détiendrait une part de 51%. Autrement dit, le seul levier qu’Ada Colau pourra actionner sera du côté de la politique, par une alliance avec ses compères du même bord politique et épousant les mêmes orientations stratégiques pour l’avenir de la seconde ville d’Espagne.

Mais la cause profonde de frustration tant de la mairie que des habitants se situe dans les locations d’appartements touristiques sur des plateformes comme Airbnb ou HomeAway. Pour lutter contre le phénomène qui se massifie, dû à une rentabilité locative qui serait quatre fois plus élevée que la location de logement à long terme d’après le conseil municipal de Barcelone, la ville a tout d’abord arrêté de délivrer des autorisations de location touristique aux particuliers en 2014. Depuis cette date, la municipalité a demandé à Airbnb de retirer toute annonce ne disposant pas de licence touristique à Barcelone, ce que la plateforme californienne a accepté après avoir été menacée d’une amende de 600 000 € aux côtés de HomeAway pour non-respect de cette règle dans un premier temps. Dans un second temps, elle a mis en place un système de délation pour pousser les habitants à dénoncer les locations illégales, à travers un site internet qui permet de déclarer quel logement serait loué à des touristes. Certains habitants se mobilisent même sur le terrain en affichant des banderoles dénonçant les méfaits d’Airbnb sur leur balcon, en détruisant les fameuses boîtes à clés d’appartements loués qui seraient installées dans l’espace public par les propriétaires des logements pour faciliter la transmission des clés aux clients, ou encore en boycottant Airbnb sur les réseaux sociaux, notamment par #Stop pisos turisticos ("non aux locations touristiques") et #Las casas no son hosteles ("les maisons ne sont pas des hôtels"). A voir si ces mesures réussiront à enrayer le déploiement de cette solution d’hébergement alternative à un parc hôtelier parfois complet et jusque-ici bloqué par le moratoire de 2015. Mais la levée de ce dernier permettra peut-être de désengorger cette manne de visiteurs qu’il reste à exploiter de manière équitable et responsable, ce qui, dans le fond, constitue le véritable enjeu du tourisme barcelonais de demain.

Barcelone boîte à clés - Airbnb
Action de lutte contre les boîtes à clés, Barcelone

 

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