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Entretiens

Beyrouth perd un tiers de son offre hôtelière dans l'explosion du port le 4 août dernier

Dans un entretien poignant accordé en exclusivité à Hospitality ON, Pierre Achkar, Président de la Fédération Libanaise pour le Tourisme et de l'association des propriétaires d'hôtels, revient sur la descente aux enfers du secteur touristique et hôtelier au Liban au cours des 10 dernières années.

Guerre civile, conflits régionaux, attentats contre des personnalités politiques, désertion des touristes des pays du Golfe, situation économique et politique désastreuse au Liban, révolution d’Octobre 2019, crise sanitaire de la Covid-19... La litanie des malheurs qui s'abattent sur le tourisme libanais, qui représente 19,1% du PIB, n'en finit pas. L’explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020 est la goutte de trop, avec des dommages estimés entre 800 Millions et 1.2 Milliard de $ par la Banque Mondiale.

L'armée libanaise a annoncé samedi 19 septembre avoir achevé les opérations de balayage et d'évaluation des dégâts indiquant avoir recensé 85.744 «unités» endommagées, ce qui inclut des locaux individuels (60.818 logements et 962 restaurants) ainsi que des bâtiments plus imposants (19.115 établissements et sociétés commerciales, 12 hôpitaux, 82 établissements d'enseignement). 2 141 entités touristiques, dont 163 hôtels ont totalement été détruites par l’explosion.

L'armée a aussi précisé poursuivre ses efforts pour retrouver les neuf personnes toujours portées disparues (cinq Syriens, trois Libanais et un Egyptien). L'explosion a fait plus de 190 morts et 6500 blessés et a laissé 300.000 personnes sans logis.

Hospitality ON souhaite, à travers cet entretien, apporter son soutien et celui de l'ensemble des hôteliers à leurs confrères libanais #soutenonsleshotelierslibanais durement touchés par cette crise.

HON soutient la Croix Rouge Libanaise : 
Don sur le site de la croix rouge française via ce lien. 

Hospitality ON : Pouvez vous nous parler de l'évolution du secteur hôtelier au Liban au cours des dernières années, et nous indiquer dans quel état se trouvent aujourd’hui l’industrie et le secteur touristique ?

Pierre Achkar : 2009 et 2010 ont été les années les plus florissantes des 10 dernières années, avec un taux d'occupation atteignant 76% à 77% dans les hôtels de Beyrouth.

À partir de 2011, nous avons perdu 350 000 touristes, dont 200 000 Jordaniens. Entre 2012 et 2013, il y a eu une confrontation entre l’Iran et les États-Unis. Et malheureusement, nous avons désormais une représentation de l’Iran au Liban : le Hezbollah. L’Arabie Saoudite et tous les pays du Golfe ont décidé de boycotter le Liban et ont donné l’ordre à tous leurs ressortissants de ne plus s'y rendre. Nous avons ainsi perdu le tourisme arabe.

Jusqu’en 2016 et l’élection du nouveau président, nous avons cru que les choses pouvaient aller mieux. Nous avons voulu diversifier notre tourisme : nous avions perdu les touristes arabes, mais nous avons réussi à récupérer un tourisme européen qui a évolué de 30% à 35%.

Selon une étude menée à la fin de l’année 2018, le nombre de touristes est comparable à celui de 2009-2010, mais les dépenses ont baissé de 40%. Le touriste européen vient pour trois à cinq jours, tandis que le touriste saoudien séjourne entre 10 et 15 jours. L'impact sur les dépenses est également important : les Européens séjournent dans des hôtels de 3-4 étoiles, et pas 5 étoiles.

Avec 40% de revenus en moins, des hôtels ont ainsi connu des difficultés financières, mais l’Etat n’a jamais considéré le tourisme comme une économie essentielle pour le Liban, bien qu'il représente environ 20% du PIB.

Depuis novembre dernier, les taux d'occupation ont encore chuté, de 7 à 15 points, ainsi que les prix moyens. Puis la Covid-19 est arrivé. L’aéroport, qui est resté fermé pendant plus de trois mois, a ré-ouvert à 10% de sa capacité, soit environ 2 000 passagers.

Nous avions déjà été très affectés ces 10 dernières années, et la Covid ainsi l’explosion de Beyrouth ont amplifié nos difficultés. Un fonds doit être mis en place début octobre pour aider le secteur touristique au Liban, car l’explosion a endommagé 2 060 restaurants et 193 hôtels. Beyrouth Focus

Nous avons également un problème financier majeur car les banques ont arrêté toutes les transactions et services (NDLR : depuis octobre 2019, les banques imposent des restrictions de plus en plus drastiques sur la conversion de dollars, les retraits, les transferts, les prêts sont gelés.). Même si j'ai 1 million de dollars en banque, je ne peux même pas avoir un prêt de 10 000 dollars.

Hospitality ON : Aujourd’hui, 300 000 Beyrouthins sont sans domicile. Est ce que des initiatives ont pu être mises en place par certains hôtels (peut être en dehors de Beyrouth) pour aider la population ?

PA : Nous avons été contactés par les ONG libanaises et européennes pour nous demander comment nous pouvions louer des chambres d’hôtel à un prix acceptable aux personnes qui n'ont plus de toit. Nous avons offert 3 000 chambres d’hôtel : 1 500 avec un prix vraiment dérisoire et 1 500 sans paiement. Le problème que nous avons eu, c’est que beaucoup de gens n’ont pas accepté de quitter leur maison. Même si leur appartement était complètement détruit, ils ont mis du nylon sur les vitres et ils sont restés chez eux.

Des milliers et des milliers de jeunes sont également entrés en action pour enlever tous les débris et aider les gens. Il y a des dizaines et des centaines d’ONG qui ont offert des repas, des vitres et toutes sortes de services afin d’essayer de montrer que le Liban et Beyrouth ne seront jamais à genoux.

Hospitality ON : Comment peut-on faire pour aider les hôteliers et les Beyrouthins ?

Comme je vous le disais en introduction, votre soutien moral et la solidarité des hôteliers nous font beaucoup de bien. On ne se sent pas seul. Nous savons que seul un Etat peut aujourd'hui nous venir en aide car nous avons besoin d’un grand financement. L’estimation des dommages faite par la Banque Mondiale va de 800 millions de dollars à 1,2 milliards. Nous sommes entrés en contact avec des Etats afin de recevoir des dons. Mais le soutien que vous pouvez nous donner, c’est de ne pas oublier le Liban. Nous avons passé 40 ans de notre vie entre guerre et instabilité. 

Beyrouth représente une partie très importante de l’impact touristique pour l’ensemble du Liban. Pouvez-vous nous donner un ordre de grandeur concernant l’impact de cette explosion ?

Beyrouth représente 70% à 75% des revenus du tourisme au Liban. La plupart des grands hôtels et des grandes chaines internationales sont à Beyrouth. Le gouvernement est à Beyrouth, mais les autres hôtels qui sont autour de Beyrouth sont des hôtels saisonniers, comparables aux hôtels de Nice ou de Cannes. (NDLR : Mr. Achkar nous a communiqué un rapport de la Banque Mondiale : Sur les 3 279 entités touristiques qui regroupent 247 bars, 250 hôtels, 2 225 restaurants, 375 tour-opérateurs et agences de voyages et 182 agences de location de voiture, 2 141 entités dont 163 hôtels ont totalement été détruites par l’explosion.)

Pensez-vous que le tourisme ou l’industrie touristique au Liban et à Beyrouth pourra renaître de ses cendres ? 

Je donne toujours pour exemple l’InterContinental Phoenicia, qui est le plus grand hôtel du Liban avec ses 462 clés. Il n’est pas sûr de réouvrir pour le Nouvel An. Certains avaient réservé l’établissement pour organiser des mariages, mais les responsables de l'hôtel les ont informés qu’ils ne seront pas opérationnels jusqu'en décembre au moins.

Cet hôtel me donne une vision de la situation. Nous aurons besoin de trois à six mois pour être opérationnels, à condition d’en avoir les moyens, que les assurances payent et que les banques nous suivent dans les lettres de crédit (car la plupart de notre matériel doit être acheté à l’étranger). Je ne parle pas seulement pour les hôteliers, mais pour tout le secteur touristique. Les restaurateurs ne peuvent pas acheter de matériel de cuisine.

L’argent existe. Si nous n’avons pas la possibilité d’ouvrir des lettres de crédit, cela peut prendre beaucoup plus de temps car certains établissements resteront sans rénovation pendant une très longue période.

Quel est le sentiment des collaborateurs qui travaillent au sein des hôtels et de la filière touristique au Liban ?

Quand nous étions fermés à cause de la Covid-19, la rémunération était réduite de moitié. Maintenant, la plupart des restaurateurs ont arrêté les paiements. Et les hôteliers qui en ont les moyens ne peuvent payer que 25% du salaire. (NDLR : Le taux de chômage au Liban a triplé depuis 2019 atteignant environ les 40%, et environ 50% de la population libanaise vit aujourd'hui sous le seuil de pauvreté.).

Pensez-vous que nous allons retrouver un équilibre ? Nous savons que le tourisme vit mieux lorsque le climat politique est stable.

Notre problème est essentiellement politique.

Nous savons qu’en Europe, les gens sont attentifs et tout le monde a été ému par la situation au Liban. Mais vous, en tant qu’hôtelier de longue date, quel est le sentiment que vous souhaiteriez partager avec les autres hôteliers ?

Nous avons perdu tout espoir après ces dix années. Beaucoup de personnes nous ont dit : « Il ne fallait pas investir, il ne fallait pas faire ce que nous avons fait, il ne fallait pas, il ne fallait pas ». Aujourd’hui, grâce au peuple libanais qui résiste et à nos jeunes qui se sont unifiés pour venir en aide aux personnes qui ont tout perdu, nous avons retrouvé l’espoir de continuer et de dire que Beyrouth ne sera jamais à genoux.

Si Beyrouth est à genoux, c’est seulement pour prier.

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