Midnight Trains reste à quai

7 min de lecture

Publié le 04/06/24 - Mis à jour le 04/06/24

Midnight Trains

Si le train est un marché porteur avec un nombre de passagers en constante augmentation, il n’est toutefois pas simple de l’intégrer en raison d’une concurrence rude et de coûts relativement élevés. C’est ce que Midnight Trains a constaté en mettant la clé sous la porte 4 ans seulement après sa création. La révolution du train de nuit annoncée par la start-up n’aura finalement pas lieu, ou du moins elle se fera sans elle.

L’Europe dit oui aux trains de nuit

Lancé par Adrien Aumont et Romain Payet en 2020, le projet Midnight Trains était ambitieux : redorer le blason du train de nuit. Une mission pas si simple que cela mais qui s’inscrivait pourtant dans le sillage du célèbre Orient-Express. Alors que ce dernier reprend du service depuis peu, notamment sous l’impulsion d’Accor, et que le gouvernement français souhaite encourager la reprise des trains de nuit, la start-up semblait avoir toutes ses chances pour réussir.

Et ce ne sont pas les voyageurs qui auraient affirmé le contraire, le nombre de passagers empruntant les trains de nuit étant passé de 350 000 en 2019 à 700 000 en 2022 selon la SNCF. Une fréquentation en hausse dont se réjouit Clément Beaune, le ministre des Transports, « Le train de nuit fait son retour en France, il fait son retour en Europe. Il y a seulement deux ans, il n’y avait plus que deux lignes de trains de nuit dans notre pays ».

Les liaisons nocturnes se multiplient ainsi à travers le Vieux Continent, avec notamment la ligne Paris-Berlin qui a repris du service fin 2023 après 9 ans d’absence. Un dynamisme du marché porté en grande partie par la compagnie autrichienne ÖBB qui opère les Nightjets ainsi que l’EuroNight, reliant ainsi Vienne à Bruxelles, Munich, Milan, Prague ou encore Bucarest. Depuis 2022, des trains de nuit relient également Hambourg à Stockholm et Stuttgart à Venise.

Et l’essor du train de nuit ne s’arrête pas en si bon chemin, le Commission européenne ayant annoncé en janvier 2023 son soutien à 10 projets pilotes à travers l’Union. L’objectif étant de stimuler les services ferroviaires transfrontaliers, notamment à travers le lancement de nouvelles liaisons nocturnes. Midnight Trains était ainsi au cœur de ce projet après avoir dévoilé son ambition de relier 12 métropoles européennes d’ici 2030, dont Copenhague, Madrid, Rome, Paris ou encore Berlin.

Un regain d’intérêt qui incite donc de nombreuses compagnies ferroviaires européennes à se (re)lancer sur ce marché longtemps mis de côté. Mais comme le souligne Christophe Fanichet, PDG de SNCF Voyageurs, cet intérêt soudain pose problème puisqu’il est désormais « très difficile de trouver des voitures de nuit à acheter ou rénover ». Un défi donc de taille pour un petit nouveau sur le marché comme Midnight Trains qui ne possède pas les moyens financiers d’acteurs historiques comme la SNCF, la Deutsche Bahn ou encore ÖBB.

Des trains de nuit durables et confortables

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Plus que de simple trains de nuit, Midnight Trains promettait de créer des « hôtels sur rails ». Il était ici question de faire revivre les trains de nuit d’antan en proposant des cabines privatives semblables à des chambres d’hôtel avec un design moderne et épuré où les voyageurs pouvaient bénéficier d’une réelle intimité ainsi qu’une offre F&B de qualité où régnait la convivialité. Un digne héritier de l’Orient Express mais avec néanmoins une grande différence : Midnight Trains voulait rester accessible au plus grand nombre.

La promesse de Midnight Trains était donc de relier les principales métropoles européennes de manière écologique et économique, sans pour autant faire une croix sur le confort. Un double défi qu’aucun autre acteur ferroviaire ne s’était encore lancé et qui semblait logique pour ses 2 fondateurs qui souhaitaient révolutionner le train de nuit.

Au-delà d’un simple voyage, la start-up française voulait offrir une véritable expérience à ses passagers. Une expérience donc loin de ce que propose actuellement la SNCF dans ses propres trains de nuit, souvent jugés vieillissants et peu confortables. « Nous pensons que le voyage compte autant que la destination, que le séjour commence dès l’embarquement, que chaque instant est précieux » pouvait-on ainsi lire sur le site de Mignight Trains.

L’ambition de Midnight Trains était également de proposer une réelle alternative aux déplacements en avion, s’inscrivant dans la mouvance du tourisme durable. Le train est aujourd’hui l’ambassadeur du slow tourisme, une tendance qui compte de plus en plus d’adeptes à une époque où l’écologie nous concerne tous. Pour rappel, le train émet en moyenne 20 fois mois d’émissions de CO2 que l’avion.

Et c’est justement sur cette proposition d’expérience « premium » que la start-up comptait faire la différence. « L’expérience voyageur imposée par l’aviation commerciale est marquée par le stress et l’inconfort. La rapidité qu’on y vend est une illusion, un vol d’une heure nous vole en réalité quatre heures de notre temps, porte-à-porte » constatait-elle sur son site.

Un parcours semé d’embûches

Malgré une première levée de fonds à laquelle ont pris part plus de 40 business angels, le rêve de Midnight Trains ne deviendra finalement pas une réalité. En effet, si cette première étape a permis de réaliser les spécifications techniques et le design des rames, la seconde levée de fonds qui concernait la commande du matériel roulant auprès du constructeur retenu n’a pas abouti. Le manque de capitaux a ainsi fait défaut à la start-up qui regrette un manque d’engagements des investisseurs mais également des pouvoirs publics.

Leur vision du voyage décarboné n’était pas aussi partagée qu’ils l’espéraient. « L’argent et l’énergie des pouvoirs publics sont concentrés sur les énergies et donc, dans notre cas, sur l’avion propre plus que sur des usages ou l’amélioration de ce qui existe » regrettent ainsi ses fondateurs. Ils constatent que les « projets de temps long avec des actifs à opérer, les jeunes entreprises » et le secteur ferroviaire n’intéressent que très peu les investisseurs.

En outre, ils dénoncent également une fausse ouverture du marché ferroviaire à la concurrence. « Les textes sont ouverts mais dans les faits, le marché du ferroviaire s’est surtout ouvert à lui-même. Ce marché a été organisé par les pouvoirs publics pour leurs propres opérateurs historiques, pas pour faire émerger de nouveaux acteurs » soulignent-ils. D’après eux, seules les compagnies nationales profitent de cette ouverture à la concurrence, étant les seuls acteurs avec les moyens financiers et techniques de pouvoir opérer dans les marchés voisins.

Des accusations qui peuvent sembler dures au premier abord mais qui pourtant ne sont pas entièrement infondées. En effet, la coopérative Railcoop qui avait vu le jour en 2019 avec l’ambition de relancer des liaisons secondaires délaissées par la SNCF a également du mettre la clé sous la porte en avril dernier faute de capitaux. Le marché ferroviaire français semble donc bel et bien complexe à pénétrer pour les acteurs émergents, reste à voir si Kevin Speed qui vise un lancement en 2028 de son offre réussira son pari.

La frilosité du marché était pourtant visible dès le début de cet ambitieux projet, Midnight Trains ayant réussi à récolter « seulement » 1,3 million d’euros sur les 5 millions espérés. Une déconvenue qui n’avait toutefois pas découragé la start-up, « nous avons pensé à ce moment-là qu'avec les efforts financiers et l’énergie des fondateurs, nous pourrions déplacer des montagnes ». Mais il a bien fallu se rendre à l’évidence, « nous n’étions pas assez solides pour attaquer ce deuxième tour de table hors normes, sans précédent » reconnait désormais Adrien Aumont, co-fondateur de Midnight Trains.

Si ce mois de juin marque la fin de l’aventure pour la jeune pousse française, ses fondateurs souhaitent toutefois passer un message d’importance capitale pour l’avenir du secteur ferroviaire : « Nous souhaitons vivement que dans les prochaines années, la Commission européenne, les gouvernements des États membres ainsi que les autorités organisatrices construisent un ferroviaire capable d’accueillir de nouvelles entreprises innovantes. Nous espérons que cette dynamique permettra à des fonds d’investissement de s’intéresser à leur tour au ferroviaire pour que d’autres entrepreneurs réussissent à créer de nouveaux usages et améliorent l’expérience du voyage en train. ».

Pour en apprendre plus sur les mouvements de fonds qui bouleversent et façonnent le paysage ferroviaire d’aujourd’hui et de demain, nous vous invitons à découvrir la partie 1 et la partie 2 de notre dernière analyse sur le sujet.

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