Accéder au contenu principal

Analyses

#GLF18 | Oussama Ammar : « Les nouveaux shamans, ce sont les développeurs et les chefs de projet informatique de vos boites »

Le franc-parler d’Oussama Ammar, co-fondateur The Family, nous a rappelé l'importance d'intégrer un écosystème de startups dans le champ de l'économie numérique. Retour sur son analyse de l’industrie du logement.

« The Family est une société qui prend des participations dans des startups, très jeunes, le plus tôt possible. Notre métier est assez simple, c’est de les garder le plus longtemps possible et de gagner le plus d’argent qu’on peut avec. Ce métier, nous amène à voir plein de choses, notamment à quoi ressemble le futur parce que les entrepreneurs, leurs spécialités, c’est de créer le futur au présent. Vous vous êtes dans un secteur qui a eu une startup qui a réussi qui s’appelle Airbnb. Ce que j’aimerais partager avec vous, c’est notre analyse de votre situation et où va l’industrie du logement.

Commençons par quelque chose de simple : la disruption. Les startups n’ont rien à voir avec la technologie. Très bizarrement, à chaque fois qu’on parle de startups ou d’innovations, on parle de la réponse technologique à ce problème. Hors, la réponse technologique est sans doute, et très souvent, la réponse la moins intéressante. Pourquoi ? Parce que la technologie, ça ne fascine que les gens qui n’y comprennent rien.

Ça fait des dizaines de milliers d’année que c’est comme ça. Ça a commencé avec les shamans. Il y a une époque pas si lointaine, quand un shaman découvrait quelque chose qui lui donnait un avantage comparatif – par exemple, une baie qui peut soigner – il utilisait ce savoir à des fins politiques ou pour gagner de l’influence. Au lieu de dire aux gens : j’avais mal au ventre, il s’avère que j’ai mangé ça et j’ai moins mal au ventre. Ça c’est le chemin de la science. Il préférait dire : casse des cailloux, met le feu dans la cabane, tourne trois fois autour, mange cela et tu verras, ça ira mieux. Le but du jeu, c’était de cacher le soin dans un cérémonial.

Les nouveaux shamans, ce sont les développeurs et les chefs de projet informatique de vos boites. Pourquoi ? Leur intérêt, c’est de ne pas vous expliquer que tout est possible, mais que tout est compliqué. En plus, comme les gens ne comprennent rien à ce qu’ils racontent, ils peuvent dire des mensonges plus gros qu’eux-mêmes et ça passe inaperçu. Ça donne une fracture sociale intéressante entre d’un côté, les gens qui comprennent la technologie et de l’autre, les gens qui ne l’a comprennent pas. Ça donne une situation où tout le monde pense qu’Uber est extraordinaire parce qu’il y a une application et donc quand G7 fait une application trois ans plus tard, les gens ne sont pas plus heureux. Les gens ne se posent pas la question fondamentale de ce que veut le client. Or, la disruption numérique ce n’est pas une révolution technologique, mais une révolution sociologique.

Elle est inscrite dans un mouvement très profond qui est la démocratisation de notre monde. On a tous envie de plus en plus de démocratie et on a tous envie de plus en plus de pouvoir. C’est vrai dans notre vie personnelle, c’est vrai dans notre vie politique et c’est aussi vrai dans les affaires. Internet, ce n’est pas une révolution technologique, c’est une révolution profondément sociologique. En ce sens qu’elle permet à tout à chacun de prendre le pouvoir et d’exprimer ce pouvoir. Et qu’est-ce qu’on aime le plus en tant que consommateurs ? C’est qu’on veut les choses plus rapidement, moins chers et de façon plus efficace.

D’ailleurs, dans cette salle, vous souffrez tous de la schizophrénie dont souffrent à peu près tout le monde sur cette planète. A savoir que notre personne en tant qu’agent économique a beaucoup de mal à se réconcilier à notre personne en tant que consommateur. Quand vous êtes consommateur, vous voulez moins cher et plus rapidement et en tant qu’agent économique, vous trouvez tout le monde horrible. « Ils sont horribles tous ces gens qui passent des heures à chercher le prix le moins cher sur Booking », dit la personne qui a passé des heures à chercher le steak le moins cher. « Ils sont horribles ces gens qui veulent que la voiture arrive tout de suite », dit la personne qui a lui-même chercher l’hôtel le moins cher sur Booking.

Cette schizophrénie nous empêche de voir cette réalité qui est que la concurrence est de plus en plus dure et que cette concurrence s’appuie sur quelque chose de fondamental, qui est le désir de globaliser les gens. Pourquoi Airbnb est intéressant ? Ce n’est pas que les gens puissent aller chez un inconnu ou louer un appartement. Airbnb est intéressant parce qu’ils arrivent à rentrer dans la vie quotidienne des gens. Ils arrivent à créer une marque tellement forte que tout le monde les connait. Ma mère, après soixante ans d’existence sur terre, elle ne connait pas beaucoup d’hôtel. Par contre,  elle sait qu’Airbnb existe et comment mettre son appartement sur Airbnb.

Ce qui n’est pas le cas de check-in sur la plupart des sites d’hôtel qui demande une assistance. Pourquoi ? Parce que la différence fondamentale entre Airbnb ou n’importe quelle société numérique ou traditionnelle, c’est que les sociétés numériques sont créées par des gens qui vivent au cœur de leurs concepts. Par exemple, les fondateurs d’Airbnb ont vécu trois ans exclusivement sur Airbnb.

Pendant ce temps-là, les dirigeants d’hôtels demandent à leurs assistantes de réserver des hôtels. Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi la plupart des sites d’hôtels étaient horribles dans leurs systèmes de réservation ? Tout simplement parce qu’ils ne sont jamais utilisés par les « vrais gens ». Tous les gens qui réservent les hôtels, ont des assistantes. Ces assistantes apprennent à utiliser des softwares complètement invraisemblables. Puis Booking arrive et fait l’interface la plus simple du monde.

Par exemple, je vais très souvent à l’hôtel à Paris avec ma femme. Ça m’amuse parce que je réserve toujours mes chambres sur Booking parce qu’à chaque fois que j’essaye de réserver en direct sur un site d’hôtel, j’ai un bug. Après, j’arrive à l’accueil et on me dit : ah monsieur, vous venez souvent, vous devriez passer par notre site et j’ai envie de leur crier : pourquoi ? Pourquoi devrais-je vous faire plaisir et avoir besoin de passer plus de quatre clics sur quelque chose ?

Si je vous dis que la réponse, elle n’est pas technologique, elle est avant tout : personne. Tout le monde se pose la question : qu’est-ce que je dois faire ? Tout le monde se pose la question : comment je dois faire ? Mais personne ne se pose la question : qui peut le faire ? Or, fondamentalement c’est un sujet de sociologie.

L’avantage que les entreprises numériques ont sur les entreprises traditionnelles, ce ne sont ni les ressources, ni l’argent, ni les levées de fonds, ni tout ce qu’on peut croire être des avantages que les startups ont. Non, les avantages que les startups ont, c’est qu’elles attirent les gens les plus talentueux d’une génération. Votre problème est un problème de management. Personne de ma génération n’a envie de travailler dans une boîte comme la vôtre. Et d’ailleurs la plupart des gens de mon âge qui travaillent dans vos boîtes c’est parce qu’ils n’ont pas pu venir travailler dans des boîtes que nous avons créées. Et donc cela créer un biais de sélection qui est terrible.

Ce biais de sélection vous amène à être en position de ne pas pouvoir créer les services dont les consommateurs ont besoin. Alors, vous devez vous demander pourquoi il vient ici pour nous dire ça ? Non, en fait, je vous aime. Je vais vous expliquer quelque chose. Historiquement les guerres, ça rapporte moins d’argent que la paix. C’est vrai à toutes époques. C’est vrai quand on parlait de guerre territoriale, c’est vrai quand on parlait de guerre économique et c’est vrai, aujourd’hui, quand on parlait de guerre numérique.

Aujourd’hui le grand sujet, c’est que vous êtes dans ce dont on appelle chez The Family, les cinq étapes du déni. Les cinq étapes du déni, ça fonctionne comme ça, c’est très simple :

Etape numéro un, c’est de se dire : tout de façon, c’est une startup, ça ne compte pas.

Etape numéro deux, c’est de se dire : oui, oui, nous aussi on peut le faire.

Etape numéro trois, c’est : on va appeler le ministre, il va nous interdire tout ça. Mais quand vous vous rendez compte que votre ministre, il ne pourra rien interdire et que les gens votent massivement pour ce nouveau service, va commencer l’étape quatre.

A l’étape quatre, soit vous comprenez qu’il y a une alliance à faire avec les entreprises du numérique et que comme vous avez un défi de ressources humaines, vous pouvez confier à ces entreprises du numérique un certain nombre de choses. Va se créer une alliance naturelle, qui est qu’ensemble, on peut construire plus de valeur.

Si vous voulez un exemple, c’est Apple. Imaginez qu’Apple soit un groupe traditionnel et qu’ils lancent l’iPhone. Qu’est-ce qu’ils auraient fait ? Ils auraient fait une commission des applications sur le téléphone, où les gens auraient pu présenter leurs projets pour proposer des idées d’applications. Apple aurait organisé un jury en dix étapes pour savoir quelle calculette était la mieux. Et trois ans plus tard, après le lancement, il y avait une nouvelle version du logiciel et du téléphone et donc plus aucunes applications n’étaient bonnes à utiliser dedans. Apple qu’est-ce qu’ils ont dit ? On est les meilleurs dans le hardware, on est capable de fournir ce hardware facilement à n’importe qui. Et n’importe qui va pouvoir développer une application dessus. Ça s’appelle la sur-traitance.

La sur-traitance, ça gagne toujours sur la sous-traitance. Pourquoi ? Parce que les intérêts sont alignés, capitalistiquement. Et deuxièmement, parce qu’il n’y a pas de sélection. Donc il n’y a pas de biais sociologique, de volonté ou de politique au sein d’une organisation. C’est le marché qui décide qui utilise quelle application. Aujourd’hui, cette technique de sur-traitance, elle pourrait être mise en œuvre dans beaucoup plus d’entreprises traditionnelles. Tout est un actif que l’on peut ouvrir aux startups.

Il y a deux choses : soit on continue la guerre dans l’étape quatre du déni. Dans ce cas-là, quand vous vous rendez compte que le ministre, il ne peut rien faire, vous vous direz que la solution, c’est d’acheter toutes les startups du monde. Quand vous aurez acheté toutes les startups du monde, vous vous rendrez compte qu’il n’y a pas une équipe dirigeante qui reste et qu’en fait, vous avez acheté des coquilles vides.

Ou peut-être, que dans l'étape quatre, on pourrait ensemble construire l’étape cinq qui est de se dire : comment peut-on créer plus de valeur pour deux industries qui aujourd’hui ne se comprennent pas, mais peuvent, ensemble, travailler ? Et vous verrez qu’en fait, Airbnb, c’est comme Facebook et tous les autres, c’était un géant aux pieds d’argiles. Qu’en fait, ce n’était pas les ministres qu’ils faillaient appeler, mais créer une armée de startups qui sont en concurrence avec eux. »

Cette archive de plus d'un mois est réservée aux abonnés Premium et Club

Accédez à l'ensemble des contenus et profitez des avantages abonnés

J'en profite

Déjà inscrit ?

Un article

Achetez l'article

Un pack de 10 articles

Achetez le pack
Chargement...

Vous avez consulté 10 articles. Revenir à l'accueil ou en haut de la page.

Accéder à l'article suivant.

Inscrivez-vous pour ajouter des thèmes en favoris. Inscrivez-vous pour ajouter des catégories en favoris. Inscrivez-vous pour ajouter des articles en favoris. Connectez-vous gratuitement pour voter pour la candidature.

Déjà inscrit ? Déjà inscrit ? Déjà inscrit ? Déjà inscrit ?