Chronique francophone 8 : quand l’hôtellerie suisse se réinvente durable et pionnière

11 min de lecture

Publié le 17/04/24 - Mis à jour le 18/04/24

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« La Suisse est le pays le moins accueillant d’Europe ». Il y a quelques semaines, des articles parus dans la presse helvétique faisaient polémiques. « La Suisse a des progrès à faire en matière d'hospitalité », « les Suisses font l’objet de quelques préjugés », « ils ne sont pas le peuple le plus aimable au monde », etc. Cela mérite bien un décryptage. Brice Duthion

Une Suisse sous le choc de son déclassement en matière d’hospitalité…

Le classement en question, comme il en existe des centaines chaque année, évaluait l’hospitalité de pays européens selon sept critères allant du nombre de visites de touristes à la connaissance de l’anglais ou à la serviabilité en passant par le nombre de vols à la tire. La méthodologie de ce classement mériterait quelques critiques, mais loin de paraitre anecdotiques, les carences relevées ont été mal accueillies. Dans un pays où l’hospitalité semble faire partie de l’ADN national, le manque de serviabilité suisse ainsi ou le service de taxi défaillant ont de quoi choquer.

Que l’Autriche (8ème), l’Allemagne (9ème) et même la France (au 12ème rang malgré son faible niveau en anglais), devancent le pays qui incarne l’hôtellerie moderne et contemporaine relève de la vexation suprême. Les professionnels helvétiques se sont mobilisés, ne cédant pas à la vindicte, rappelant les résultats d’une enquête publiée en 2017, « Tourismus Monitor Schweiz », selon laquelle « plus de 80% des personnes interrogées dans le monde entier déclaraient être particulièrement satisfaites de l’hospitalité suisse ».

Si l’enquête a fait du bruit, ce n’est pas un hasard. Il faut dire que depuis la pandémie de 2020, la destination cherche à se réinventer, à renouer le lien de confiance entre les professionnels et les clientèles, domestiques ou internationales, mais également à renforcer l’image de qualité et d’excellence.

L'Hospitality Summit va se tenir à Zürich en juin pour sa 4e édition

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Andreas Züllig, président d'HotellerieSuisse, annonçait en 2021 la création d’un forum annuel, le « Hospitality Summit », qui se tiendra pour la quatrième fois en juin 2024 à Zurich, devenu un rendez-vous rituel et obligé de la branche. Il permet d’aborder les problématiques et les tendances touristiques, de rechercher des solutions aux défis du secteur : pénurie de main-d’œuvre qualifiée avec le programme « Future Hospitality », développement durable, impact de la transformation numérique, mobilité de demain, positionnement marketing, etc. 

Martin Nydegger, CEO de Suisse Tourisme, identifiait au début de l’année 2023, le défi de la durabilité comme étant celui à relever par l’ensemble des acteurs pour devenir « la destination la plus durable au monde ». La France n’est la seule destination à manifester cette ambition et semble même devancée à la fois en théorie et dans la pratique…

« Swisstainable », le label suisse du tourisme durable

Pour ce faire, un outil est proposé à l’ensemble des acteurs touristiques helvétiques, le label « Swisstainable ». Plusieurs articles sur HON l’ont déjà cité. Ce label présente le développement durable comme avantage concurrentiel pour le tourisme suisse et comme véritable valeur ajoutée pour les hôtes.

En Suisse, la vraie durabilité est une réalité depuis des années, voire depuis toujours. La qualité de ses paysages, la communion originelle avec les éléments, des montagnes spectaculaires, des gorges sauvages où coule une eau abondante, font de ce pays une sorte d’écrin naturel. Certains doivent d’ailleurs se souvenir de ces deux paysans d’alpage, Sebi et Paul, qui incarnaient les campagnes de publicité de Suisse Tourisme il y a une dizaine d’années.

Au-delà de l’image, parfois de la caricature, la Suisse a misé depuis quelques années, sur la durabilité comme devant être un avantage concurrentiel international pour le tourisme helvétique et apporter une réelle valeur ajoutée à la fois aux entreprises et aux clients. C’est la raison pour laquelle elle mise sur ses atouts afin de se démarquer clairement de la concurrence. 

C’est le sens de la démarche « Swisstainable », qui vise à attribuer ce label aux entreprises qui s’engagent dans le domaine de la durabilité. Avec pour maxime « la nature, moins on la touche, plus elle nous touche ».

Le label promeut une nouvelle façon de voyager, plus consciemment et en appréciant mieux chaque instant

Swisstainable incarne l’esprit du temps et le besoin de se ressourcer dans la nature. Cela se traduit par les recommandations suivantes : découvrir au plus près la nature dans toute sa diversité, faire l’expérience de la culture locale, consommer local et rester plus longtemps et s’immerger davantage dans la culture. D’autant que la Suisse est une destination aux nombreuses thématiques associées à la durabilité (mobilité douce, eau douce, protection des espaces naturels, qualité de l’air, produits agricoles biologiques, recyclage des déchets).

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L'Interlaken Express

En matière de mobilité, la Suisse dispose de l’un des réseaux ferroviaires les plus denses d’Europe. Ainsi, les lieux les plus reculés sont accessibles par les transports publics. Plus de 11 000 trains circulent chaque jour sur le réseau des Chemins de fer fédéraux suisses (CFF), sur un réseau d’environ 3 000 km, ce qui permet aux CFF de transporter plus de 1,1 million de passagers par jour (près de 15% de la population nationale, soit le double de la part modale ferroviaire en France).

La Suisse détient environ 6 % des réserves d’eau douce du continent et est considérée comme le château d’eau de l’Europe. De nombreux lacs sont alimentés par des fleuves qui y prennent leur source (Rhône, Rhin, Tessin, etc.). Cette eau garantit un paysage unique en Europe. En matière de protection de la nature, 20 parcs suisses s’étendent sur un septième de la surface du pays (5 839 km2). Une loi sur les forêts veille depuis 1876 à ce que la surface des forêts suisses ne diminue pas. Aujourd'hui, 31 % du territoire suisse sont couverts de forêts (le même ratio qu’en France) et la tendance est à la hausse. Cela influe sur la qualité de l’air, la Suisse étant reconnue depuis le 19ème siècle comme une station climatique et atmosphérique aux effets thérapeutiques…

Une hôtellerie qui se prend au jeu de la durabilité

L’hôtel Continental Park de Lucerne s’est vu décerner le label pour son appartenance au réseau « Bike Hotels ». Ce réseau se développe le long des plus beaux sentiers et itinéraires de VTT pour constituer des points d’arrêt optimaux pour les cyclistes en offrant des garages à vélos sécures, des services de réparation, des cartes, une restauration spécialement pensée mais également un espace bien-être.

Le Glockenhof, à Zurich, est un « hôtel typiquement suisse ». Il fait partie de ces établissements à l’architecture traditionnelle, au bois des chambres travaillé dans les environs, cultivant le plus pur esprit helvétique. Bonheur, proximité et ancrage local, sont ses valeurs au plus près la destination.

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Le Glockenhof, à Zurich

On voit depuis quelques années se diffuser le logo « Swisstainable » dans les établissements helvétiques. Ce programme est surtout destiné aux entreprises et organisations du tourisme qui sont souvent perdus dans la jungle des labels existants. L’objectif est de permettre aux hôteliers de mieux s’orienter, qu’ils disposent déjà d’une certification complète en matière de durabilité ou qu’ils débutent sur la voie d’un développement plus durable. Toute entreprise rejoignant le mouvement et participant au programme peut arborer le logo « Swisstainable ».

Afin de prendre en compte les différentes conditions préalables et les degrés d’engagement divers, le programme de durabilité est divisé en trois niveaux :

  • Le niveau I s’adresse aux entreprises qui ne disposent pas (encore) de certifications ou d’autres justificatifs de durabilité, mais qui sont engagées dans une gestion durable et souhaitent développer continuellement leurs activités de manière durable.
  • Le niveau II exige également un engagement en faveur d’une gestion d’entreprise durable et d’un développement continu. En outre, une certification ou un justificatif de mesures dans au moins un des domaines du développement durable doit être présenté pour ce niveau.
  • Le niveau III est destiné aux entreprises qui disposent déjà d’une certification en matière de durabilité complète et reconnue. Les certifications qui couvrent toutes les dimensions de la durabilité et qui font l’objet d’un audit externe régulier sont prises en considération.

Comment les acteurs de l’hôtellerie suisse appliquent ce label

L’harmonisation des besoins des hôtes, de la population locale et de l’environnement sont en définitive le point commun de cette démarche hôtelière, qui concerne à ce jour 664 établissements engagés dans l’un des trois niveaux « Swisstainable ». Des subventions fédérales ont été accordées dans le cadre du programme Recovery, lancé en 2021 aux établissements pour y candidater et entamer le processus. De nombreux établissements hôteliers en ont bénéficié à différents titres.

Qu’ils soient « pionniers de l’hébergement responsable » (précurseurs dans le domaine de l’hébergement responsable et incontournables pour tous les hôtes au mode de vie raisonné), des établissements de luxe et haut de gamme (qui misent sur du bois local comme matériau de construction, de l’électricité issue d’énergies renouvelables et des concepts Food & Beverage sophistiqués pour moins de déchets alimentaires et plus de régionalité), de l’hébergement économique (avec pour objectif de rendre la Suisse plus verte et inclusive,) mais également des hébergements de groupe (auberges de jeunesse, auberges ou campings, etc.).

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Le Julen Hotel à Zermatt

Parmi les pionniers de l’hébergement responsable, HôtellerieSuisse met en avant plusieurs établissements qui sont les porte-drapeaux du label « Swisstainable » dans l’hospitalité. Le Julen Hotel à Zermatt est tenu depuis 1939 par la même famille. Cet hôtel considère la durabilité écologique comme une tradition familiale. Il participe à l’initiative « Cause We Care » de « myclimate », il dispose de technologies de dernière génération visant à réduire le gaspillage alimentaire et de la certification environnementale ISO 14001. Pour ses bâtiments, il investit systématiquement dans des technologies performantes permettant d’économiser les ressources. Lampes à LED et installations de ventilation et de refroidissement avec recyclage de la chaleur sont devenues depuis longtemps la norme.

Plus original, l’établissement dispose de sa propre installation de biogaz, qui lui permet à de valoriser les déchets bio-organiques ainsi que le fumier de ses vaches et de ses moutons à nez noir qui fournissent la viande d’agneau, tous élevés conformément aux besoins de l’espèce et au bien-être animal selon la famille Julen, pour obtenir de l’engrais biologique et de l’électricité neutre en CO2. Cette installation en circuit fermé permet de produire une électricité neutre en CO2 correspondant à la consommation d’environ 350 familles suisses. 

Le Biohotel Schloss Wartegg ou le Valsana Hotel Arosa sont d’autres établissements qui répondent aux mêmes ambitions, aux mêmes valeurs écologiques et sociales avec pour le premier un cuisine gastronomique certifiée Bourgeon bio et axée sur la régionalisation, la fraîcheur et la valorisation complète des produits ou un potager portant le label « Demeter ProSpecieRara » ou l’usage de sources d’énergie respectueuses de l’environnement grâce au recyclage de la chaleur et à de l’électricité 100% écologique.

Le Valsana Hotel Arosa, inauguré en 2017, associe la durabilité à un design moderne et naturel. Il s’appuie sur une desserte ferroviaire assurée par les Chemins de fer rhétiques qui fonctionnent à l’électricité 100% écologique, sur une neutralité carbone, un accumulateur de glace intelligent et économe en ressources mais également la possibilité de demander, lors de la réservation, à faire planter un arbre.

D’autres acteurs de l’hospitalité se sont également emparés de la démarche

Les Auberges de Jeunesse Suisses, par exemple, sont toutes sans exception certifiées et des mesures d’accessibilité sont mises en œuvre en permanence. L’Auberge de jeunesse de Pontresina, qui bénéficie du label de qualité Ibex Fairstay Platinum, a développé plusieurs actions soutenables emblématiques : une ferme lombricole à 1 800 mètres d’altitude dont une partie alimente l’installation de biogaz, un vin biodynamique mis dans des cubis par des producteurs locaux.

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L’Auberge de jeunesse de Pontresina

Le Village de vacances Reka d’Urnäsch appartient à la Caisse suisse de voyage (Reka), plus importante organisation du tourisme social en Suisse. Cette caisse ne distribue pas ses bénéfices mais les investit pour l’aide aux vacances et dans la protection du climat et aussi dans la qualité des bâtiments.

Un autre exemple pourrait être l’Auberge de jeunesse d’Interlaken, dont les hôtes ne viennent qu’en train. Cette auberge de jeunesse a été inaugurée en 2012 et fait partie des premiers hébergements construits selon la norme Minergie-P-Eco en Suisse, qui garantit une construction à très basse consommation d’énergie répondant aux exigences maximales pour la qualité et le confort, qui intègre par ailleurs les aspects liés à la santé et à l’écologie de la construction. En définitive, un bâtiment d’avenir en matière d’énergie et de confort. 

D’autres exemples pourraient être pris dans d’autres hébergements de groupe ou d’autres hôtels, tant ils sont nombreux et pertinents. Comme les établissements engagés dans le label « Responsible Hotels of Switzerland ». Une révolution de modèle est engagée en Suisse, sans doute exemplaire pour ses voisins européens.

 

 

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