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Analyses

Surtourisme #4 : Dubrovnik inondée de touristes… une partie de l’année

Dubrovnik, anciennement Raguse, aurait encore battu un record de popularité cet été après la sortie de la dernière saison de Game of Thrones, série télévisée très populaire qui l’a fait connaître à grande échelle. Mais alors que des flots de touristes se ruent et se concentrent dans la vieille-ville circonscrite par d’épaisses murailles médiévales, les autorités locales et internationales commencent à alerter sur les risques d’une sur-fréquentation nuisible autant pour les habitants que pour les visiteurs. Bilan de la situation à travers une analyse des faits, des chiffres et des solutions pour celle que l’on appelle communément la perle de l’Adriatique.

Ce que la presse et les politiques en disent

Comme expliqué dans la présentation du dossier sur le surtourisme, la Croatie fait partie de ces rares pays en Europe où le ratio du nombre de touristes par rapport au nombre d’habitants est supérieur à 3, alors même que le rapport est en dessous de 2 pour la plupart des destinations du continent. Un dixième des flux touristes de l’ensemble du pays se concentrent sur la célèbre cité installée sur la côte Dalmate au bord la mer Adriatique : Dubrovnik.

En cause de ce succès incomparable : la série Game Of Thrones qui a pris les décors de Dubrovnik pour donner vie à la cité fictive de Port-Réal (King’s Landing en VO) en 2011. Depuis la croissance annuelle des visites a été exponentielle, proportionnelle à la popularité grandissante de la série qui n’est plus à refaire aujourd’hui, avec la dernière et finale saison qui a été diffusée en mai dernier. Voyagistes et guides locaux se sont emparés de ce marché en créant des tours sur le thème de la série, produits qui ont eu un véritable succès, bien plus que les visites guidées sur l’histoire de la ville, alors même que cette dernière a un passé riche notamment après les affrontements des années 1990 pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Tour de la muraille de Dubrovnik

Il y a par exemple Dubronik TOURS qui propose différents parcours sur la thématique : « Game of Thrones Driving Tour », « Game of Thrones + Iron Throne walking tour »… Un autre tour-opérateur local s’est même spécialisé sur le sujet : Game Of Thrones Dubrovnik Tour. Il a deux formules : « King’s Landing Walking Tour », qui se focalise sur la cité de Port-Réal (King’s Landing), et « Ultimate Game Of Thrones Dubrovnik Tour », qui retrace différents lieux de la série en plus de la ville de Port-Réal, comme la route du roi (King’s Road) ou les fameux jardins de Tyrell (Tyrell’s Gardens).

C’est ainsi que le nombre de visites guidées sur le thème de Game Of Thrones est passé de 300 en 2015 à 4 500 en 2017. Le record de popularité a été ainsi battu avec 10 388 visiteurs en une seule journée au cours du mois d’août 2016. Face à un tel afflux de visiteurs concentrés dans les 97 hectares de surface de la vieille ville, le maire de Dubrovnik, Mato Frankovic, s’est engagé à prendre des mesures pour contrôler et réguler le nombre de visiteurs dans sa ville, quitte à « perdre de l'argent dans les deux prochaines années » mais ceci pour le meilleur puisqu’ « à l'avenir, nous gagnerons beaucoup plus », en devenant « une destination de qualité supérieure ».

Il déclarait sur la chaîne de télévision américaine CNN en 2017 :

Nous sommes très fiers de notre tourisme, mais nous pensons qu'il nous faut en fait prendre un peu de temps pour relâcher et ralentir le nombre de touristes qui viennent en même temps à Dubrovnik.

Il ajoutait :

Nous voulons offrir une haute qualité à tous les touristes. Beaucoup d'entre eux viennent à Dubrovnik. Certains d'entre eux viennent, bien sûr, à cause de Game of Thrones... C'est une ville très ancienne avec une histoire riche et nous voulons que tous nos touristes aient une destination de grande qualité.

En réalité, la ville souffre d’un trop plein de touristes seulement pendant une période de l’année : la haute saison, coïncidant avec la saison estivale. Le reste de l’année, et tout particulièrement pendant l’hiver, le centre ancien de Dubrovnik est vide. Restaurants et boutiques de souvenirs demeurent fermés dans l’attente du retour des visiteurs dès les premiers beaux jours du printemps… Pendant l’été, la ville est prise d’assaut par des hordes de touristes et des bateaux de croisières. La fréquentation se concentre même spécifiquement sur certains jours de la semaine.

Le maire de la ville mettait en lumière ce flux intense concentré sur certaines plages horaires de certains jours de la semaine :

Actuellement, nous avons un problème avec jeudi, vendredi et samedi. Ces trois jours sont compliqués pour nous. On ne peut pas avoir de 8h à 14h, six paquebots de croisière, puis après 14h, rien du tout.

L’activité de croisière est particulièrement intense dans la ville. Ces paquebots de milliers de passagers concentrent les flux à certaines heures de pointe de la journée, aggravant l’effet d’étouffement ressenti par les habitants de l’hypercentre. Certains jours de l’été atteignent de tel pic de fréquentation, avec jusqu’à 13 navires de croisière accostés dans le port de la ville en une seule journée, que les habitants ne sortent plus de chez eux le jour, attendant la nuit que les rues se vident. Les résidents regardent alors la chaîne d’information locale qui rediffuse la vidéo d’une caméra de surveillance installée dans la rue centrale de la vieille ville, pour avoir une idée de l’affluence journalière. En période de « crise », les ruelles, certaines étant très étroites, sont tellement remplies qu’il n’est parfois même plus possible de circuler pour les personnes à mobilité réduite ou les familles avec poussettes… Ruelle étroite à Dubrovnik

Faits et chiffres

La Croatie a reçu environ 18,66 millions de touristes en 2018, dont 10,08% à Dubrovnik, soit 1,27 millions d’arrivées internationales. Le nombre de touristes a cru de 8% par rapport à 2017 d’après l’Office du tourisme Croate. Rapporté à l’année, cela représente une moyenne de 3 500 visiteurs par jour. Or la ville renferme 43 000 habitants. Il y a donc un habitant pour 29 touristes en moyenne. En termes de séjours, on en dénombre 4,14 millions à l’année, ce qui comprend à la fois des primo-visiteurs ainsi que des repeaters.

Le nombre de nuitées réalisées à l’intérieur de la ville a cru de 93,89% entre 2011 et 2018, en passant de 606K à 1,265 millions de nuitées. Entre 2017 et 2018, la croissance était de 7,7%, et les premiers chiffres de 2019 indique d’ores et déjà une hausse de 12% par rapport à l’année précédente, preuve que la tendance à la hausse n’est pas près de s’inverser. 
 
Concernant les nuitées réalisées dans l’hébergement marchand, la ville renferme plus de 2 300 établissements marchands (2 388 établissements enregistrés), allant de l’hôtel non au classé à l’adresse haut de gamme. La grande majorité de l’offre est constituée d’hôtels indépendants, avec seulement quatre chaines présentes à Dubrovnik, à savoir Belvilla, Hilton, Rixos et The Leading Hotels of the World. Ces quatre acteurs totalisent seulement 26 établissements sur l’ensemble du parc. Cet ensemble compte 61% d’hôtels moyen de gamme, 24% moyen-supérieur (équivalent quatre étoiles) et seulement 15% d'établissements non classés, ainsi que venant du haut et du bas (éco et super-éco) du panier. Cette concentration sur une offre moyen de gamme est cohérente avec une activité touristique essentiellement portée sur le tourisme de loisirs.

Là-dessus, un fait intéressant à relever est qu’une partie minoritaire de ces établissements, à savoir moins de 20% (19,09%) se trouve dans la vieille ville. Ce phénomène peut s’expliquer tout d’abord par la très forte densité du bâti, entraînant la rareté de l’espace foncier disponible sur le marché. Cela provoque une hausse des prix de l’immobilier, à l’origine d’une crise du logement cause de frustrations pour les habitants. Devant le manque d’espace disponible et la flambée des prix, les hôteliers n’ont d’autres choix que de se rapporter sur les quartiers périphériques, en dehors de la vieille-ville.

Comme évoqué précédemment, les touristes viennent à Dubrovnik seulement durant la haute saison, à savoir l’été, étendue d’avril à octobre. Les quatre mois restants de l’année constituent la période basse. Le trafic mensuel de l’aéroport Dubrovnik Čilipi rapporte très bien ce phénomène de saisonnalité très marquée. La fréquentation de l’aéroports en termes de passagers en 2018 oscille entre 151 661 personnes en avril et 244 187 personnes en octobre, avec un pic à 481 863 personnes en août. En août 2019, la fréquentation est même grimpée jusqu’à 524 615 passagers, soit une croissance de +8,87% par rapport à août 2018. Mais la plus belle hausse de l’année 2019 a été rencontrée jusqu’ici en février: 33 765 passagers, en hausse de +40,25%, soit un gain net de 9 691 passagers par rapport à février 2018, preuve que la destination commence à développer les voyages hors-saison (durant l'hiver).
 
Enfin une autre donnée mesurable de l’activité touristiques est le nombre de navires de croisière. En 2017, 742 000 touristes ont débarqué à Dubrovnik grâce à 538 navires de croisières. Une telle intensification de l’activité a conduit l’UNESCO à sortir un rapport en 2015 alertant sur les dangers de la sur-fréquentation à Dubrovnik. L’organisation internationale, qui a classé le centre historique au patrimoine mondial de l’humanité en 1979, a par conséquent « menacé » la municipalité de placer la ville sur la liste du patrimoine en péril si elle ne prenait pas des mesures. Or cette liste ne faisant jamais bonne presse pour les destinations, le maire n’a eu d’autres choix que de revoir la gestion du tourisme à Dubrovnik.

Des solutions

La première mesure qui a été prise est la mise en place d’un quota de touristes au quotidien. Depuis 2017, seulement 4 000 personnes sont autorisées simultanément dans la vieille ville. Au-delà de ce chiffre, plus personne ne peut traverser l’enceinte du centre ancien. Également, l’industrie de la croisière ne fait pas exception à cette mesure. En effet, le trafic quotidien de navires de croisière est limité à l’équivalent de deux paquebots de 5 000 passagers par jour. Un couvre-feu a été également fixé à 23h30 pour prévenir des nuisances sonores la nuit.

Mato Franković est optimiste quant à l'effet de ces restrictions sur Dubrovnik. S'adressant au Dubrovnik Times sur l'introduction des mesures en 2017, il disait : « Nous avons amélioré les horaires d'arrivée et de départ des paquebots de croisière, ce qui améliore considérablement le flux d'invités dans la vieille ville de Dubrovnik. Bien que nous ayons cette saison une augmentation du nombre de passagers sur les bateaux de croisière, les rues du centre historique n'ont pas été bloquées pour la première fois en 10 ans ».

Aussi la municipalité de Dubrovnik a signé un accord avec CLIA, l’association des lignes internationales de croisière (Cruise Lines International Association) pour protéger la ville. L’objectif affiché est de « faire de Dubrovnik un modèle du tourisme durable ». Pour cela, il est tout d’abord question de créer une liste de critères établis par les Nations Unies à faire respecter par les acteurs du secteur pour établir une activité de croisière responsable. Ce programme fait l’objet d’une campagne : « Respect the City ». Plusieurs pistes de réflexion sont également envisagées, telle que la création d’un lieu pour la protection du Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Plus récemment, Mato Franković a annoncé la mise en place d’une taxe à destination des bateaux de croisière dès 2021. Le montant s’échelonnera entre 2 000 et 40 000 kunas (270 - 5 400 €) en fonction du nombre de passagers. Evoquée depuis un certain temps, l’aboutissement de cette mesure qui a été validé par la CLIA devrait permettre également de réguler le nombre de visiteurs dans le centre-ville.

En parallèle de cette limitation des croisiéristes, la ville prévoit d’agrandir la capacité de son aéroport international, avec l’arrivée d’un nouveau terminal « VIP » mi-2020 et l’extension du parking de l’aéroport, régulièrement saturé. Ce plan de développement envisage même l’adjonction d’un nouveau terminal pour 2025-2026, afin de répondre à la croissance exponentielle du nombre de passagers débarqués par avion à Dubrovnik. Cette croissance fait en partie suite à l’ouverture de nouvelles lignes aériennes, notamment une liaison opérée par American Airlines entre Dubrovnik et Philadelphie qui a rapporté plus de 9 000 touristes américains en septembre 2019.

En même temps que la ville se dote d’un aéroport agrandi, l’Office du Tourisme Croate fait la promotion de la destination sur la période hors-saison, dans le but de lisser la fréquentation sur l’ensemble de l’année. L’enjeu pour Dubrovnik se situe en effet sur la période de basse saison, pour désengorger les rues durant l’été tout en gardant les effets positifs du tourisme, qui demeure une industrie essentielle pour l’économie de la cité croate.

Dubrovnik port et plage

 

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