Édito
La Tribune de Georges

20 juin 2017

Une rupture mondiale de l'éthique est-elle en marche ?

Georges Panayotis

Alors que les affaires sortent les unes derrière les autres dans les médias spécialisés, il est surprenant que les lycéens n’aient pas eu un sujet sur la morale lors des épreuves philo du bac. J’ai envie de vous suggérer un sujet qui aurait pu être proposé aux candidats du bac Eco & Social : «Ethique et business sont-ils deux termes compatibles ?» Vous avez quatre heures !

Tous les acteurs économiques réclament des règles du jeu pour garantir que la compétition se développe sur des bases saines. C’est un principe essentiel qui ne devrait pas subir d’exception car toute entorse se traduit forcément au bout du compte par l’élimination d’entreprises méritantes, par une distorsion du marché au détriment du client consommateur, par une appropriation indue de parts de marché… Cela n’empêche pas de constater régulièrement une certaine propension à tordre les règles pour favoriser un parent dans un appel d’offre, à traiter directement avec un partenaire proche sans lancer d’appel d’offre, à s’arranger entre amis pour sécuriser des décisions personnelles.

Ne soyons pas naïfs, la conduite des affaires n’est pas un long fleuve tranquille et il faut savoir, au bon moment, constituer des alliances, bloquer des initiatives, mettre une pression suffisante pour convaincre les réticents et savoir récompenser l’adhésion des partenaires. La fin justifie-t-elle les moyens ? Oui, vous diront à demi-mots ceux qui ont atteint leur objectif et qui étaient convaincus de la pertinence de leur stratégie. Non, répliquent les autres, éliminés au passage par des pratiques marginales, à défaut d’être amorales.

Pour autant, si l’ambition est de s’installer sur la durée, d’établir une relation de confiance bien plus efficace qu’un rapport de force, d’être capable de justifier à tout moment le bénéfice mutuel des actions engagées, rien de tel que le respect d’un code de conduite rigoureux, d’une éthique qui sera une meilleure carte de visite qu’une réussite éphémère.

Car les temps ont changé, même si les pratiques ne se sont pas encore totalement adaptées à cette nouvelle ambiance. La transparence devient un critère essentiel dans les relations d’affaires et pour l’adhésion des clients. Ceux qui ne l’ont pas encore intégré se font régulièrement rappeler à l’ordre par les actionnaires, les prestataires et même les clients, sans avoir forcément besoin de « lanceurs d’alerte ». Car tous ne sont pas motivés par le bien public et le vertueux souci de faire respecter la morale dans le business. La dénonciation n’est jamais totalement innocente, ni dénuée de mauvaises intentions d’affaiblir un concurrent.

La sanction du marché est plus efficace et souvent plus douloureuse. Les exemples récents montrent que l’impunité n’est plus garantie. Nike et ses fabrications dans les pays employant des enfants, Volkswagen et ses logiciels antipollution arrangeants, la BNP et ses contrats iraniens, Lafarge et ses financements jihadistes ne sont que quelques cas qui se sont soldés par des pertes de marché, des dégringolades en Bourse ou des amendes salées. Si elle est plus imposée que spontanée, la moralisation des affaires est soutenue par un état d’esprit mondial qui privilégie le commerce équitable, la responsabilité sociale, l’honnêteté commerciale. Les entreprises sont plus que jamais considérées comme des entités citoyennes, qui ne sont plus libres de faire ce qu’elles veulent.

Mais business et éthique sont tout à fait compatibles car le respect de bonnes pratiques n’a jamais été un frein au développement. Cela peut prendre un peu plus de temps, un peu plus de conviction, quelques déceptions quand les efforts déployés ne suffisent pas, mais le résultat est bien plus solide et convaincant.

Aujourd’hui les politiques semblent vouloir faire table rase des «pratiques anciennes» pas toutes juridiquement condamnables mais moralement répréhensibles. Ils comprennent, un peu tardivement, la terrible épée de Damoclès qui pèse sur leurs ambitions légitimes. Ils seraient avisés de profiter de cet élan moralisateur pour boucher quelques trous dans la raquette législative, en faisant payer leurs impôts aux géants soi-disant apatrides, en renforçant la coopération entre Etats responsables. Balayer devant notre porte est déjà une première étape, même si j’ai conscience qu’on n’empêchera pas les Etats voyous de jouer la carte de l’égoïsme financier.

Directeur de la publication