Édito
La Tribune de Georges

11 novembre 2016

Chou vert et vert chou

Georges Panayotis

Transparence et déontologie sont aujourd’hui parmi les mots les plus utilisés dans les discours publics, comme s’il fallait à nouveau convaincre les partenaires de ces engagements de base. Mais comment donc ? Ce n’était pas le cas auparavant ? On aurait trompé ses interlocuteurs en jetant un voile pudique et opaque sur des pratiques un peu honteuses…

Et pourtant la loi est claire concernant la séparation des activités de cabinets d’audit et de conseil en stratégie. L’Europe n’a pas manqué de frapper du poing sur la table et de condamner les ententes manifestes entre les Big Four et les agissements de leurs filiales. Les barrières ne sont pas aussi étanches qu’il le faudrait entre ceux qui sont chargés de garantir la conformité des opérations, de certifier la bonne tenue des comptes, et les poissons pilotes qui nagent dans leur sillage pour grignoter quelques marges au passage.

Ces faux-nez et paravents cachent mal le conflit d’intérêt potentiel entre ceux qui se posent en garde-fou des bonnes pratiques comptables et fiscales et ceux qui interviennent en stratèges et conseillers des dirigeants. Quand plus de la moitié du marché de l’audit est concentré entre quelques géants anglo-saxons, on a de quoi s’inquiéter de l’effet d’entraînement qu’ils peuvent avoir sur le secteur par leur interventionnisme. 

Le mélange des genres n’a jamais fait bon ménage et le retour de bâton n’est jamais loin. Après avoir entériné la faible croissance de nouvelles offres pour entretenir une relative pénurie propice à la montée des prix, la politique de cessions des actifs existants était une suite logique d’un processus qui conduisait à capter les plus-values immobilières.

Mais qui a alerté sur le danger d’une telle vision à court terme, sur un appauvrissement progressif de la valeur des entreprises hôtelières, sur la dévalorisation des fonds de commerce ? Les auditeurs ? Pourquoi l’auraient-ils fait quand les cash-flows exceptionnels embellissaient la présentation des bilans et des résultats. Les fameux consultants ? Trop heureux de participer aux transactions sur des actifs valorisés par des prix moyens surélevés, ils auraient eu du mal à accepter de rogner leurs fees d’intermédiaire.

Aveuglés par l’appât du gain, influencés par une consanguinité condamnable, tout ce petit monde, à la fois juge et parti, chou vert et vert chou, bonnet blanc et blanc bonnet… a largement contribué à ouvrir la porte aux acteurs de la distribution en ligne et aux nouveaux joueurs de l’économie collaborative.

Au lieu d’investir à temps dans un outil de distribution performant, il semblait plus économique, plus «rentable» de laisser faire les agences en ligne avec leur super plate-forme technologique et leur marketing digital… On voit où en sont réduits les hôteliers désormais, cherchant comme ils le peuvent à rattraper le retard, ou condamnés à en passer par les conditions draconiennes de leurs distributeurs.

Au lieu de garder les yeux rivés sur des règles simples, cohérentes avec le rapport qualité/prix qu’attendent les clients hôteliers, les comptes d’exploitation ont été passés au crible des dépenses jugées inutiles et des recettes toujours insuffisantes. Et la servuction dans tout cela ? Et l’expérience ressenti par les clients ? Et la motivation des équipes opérationnelles délaissées au profit des revenues managers et des gestionnaires de patrimoines ?

En temps de crise, que personne ne prévoyait aussi longue et brutale, les hôtels se trouvent dépourvus. L’absence des visiteurs étrangers a fait disparaître l’écume qui couvrait le marché parisien… Ceux qui restent privilégient les solutions alternatives et les hôteliers doivent se résoudre à une guerre des prix, initialement gonflés par la spéculation.

Opportunément délestés de leurs actifs avant la crise, les fonds d’investissement sont rentrés au pays dans l’attente de jours meilleurs. Les Américains ont beau jeu de crier au scandale quand une entreprise européenne est prise en flagrant délit de tricherie. Ils oublient un peu vite de balayer devant leur porte. 

Les apprentis sorciers qui ont semé le vent se sont dépêchés de rentrer au port avant de récolter la tempête. Mais ils ne manqueront d’aller opportunément renflouer les épaves quand la tourmente se sera apaisée. Et en attendant qui paient les pots cassés ?

Directeur de la publication